Football

Le jour où Eric Cantona est entré un peu plus dans la légende

Il fait partie de ces joueurs inqualifiables. Pour certains, Eric Cantona aura été un très bon joueur mais dont les multiples coups de sang ont gâché une partie de son immense talent. Pour d’autres, il est la figure de ces joueurs géniaux à la grande gueule, aussi bien capable de briller que de se défouler sur un supporter. Le dérapage le plus célèbre du Français, tout le monde le connaît. Mais la conférence de presse qui suivit l’annonce de sa suspension, un peu moins. Retour sur un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

Au bon souvenir de Galatasaray

Depuis ses débuts professionnels en 1983, Eric Cantona est coutumier des frasques extra-sportives et des pétages de plombs. Ses premières cibles ? Michel Der Zakarian, victime d’un tacle assassin de la part du jeune Eric, 21 ans seulement mais déjà très aguerri aux découpages visiblement.

Par la suite, c’est Henri Michel, sélectionneur de l’Equipe de France, qui sera visé par le natif de Marseille. En septembre 1988, quelques semaines après son transfert à l’Olympique de Marseille, l’ancien joueur d’Auxerre déclare : « Je lisais un truc de Mickey Rourke, parce que c’est un gars que j’adore, qui disait que le mec qui s’occupe des Oscars est un sac à merde. Je pense qu’Henri Michel n’en est pas loin ». Le joueur reproche au sélectionneur de ne pas l’avoir appelé pour un match amical contre la Tchécoslovaquie.

Après des passages plus ou moins compliqués à Marseille, Bordeaux et Nîmes, un nouveau coup de sang sous le maillot des Crocos vient éclabousser la planète foot. Un mauvais geste contre l’arbitre va lui coûter quatre matchs de suspension, une sanction alourdie à 2 mois après avoir insulté la commission de discipline de la FFF. Après l’annonce de sa sanction, Cantona plie bagage, annonce sa retraite, avant de revenir sur sa décision pour rejoindre Leeds en février 1992. Un triplé face à Liverpool lors du Charity Shield, des perfs’ de haut vol et des relations tendues avec le club pousse le Français à rejoindre le Manchester United de Sir Alex Ferguson.

Eric Cantona a disputé 35 matchs pour 13 buts sous les couleurs de Leeds United.
Crédit photo : Mirrorpix

Aux côtés de Ryan Giggs et Mark Hugues, son adaptation se passe à merveille. Avec 18 buts et un doublé Premier League-Cup, le Français se permet même de terminer sur le podium du Ballon d’Or 1993.

Mais la suite n’est pas aussi glorieuse. Le parcours européen des Red Devils tourne court. Au deuxième tour de la Ligue des Champions, les Mancuniens affrontent Galatasaray. Les Anglais sont les grands favoris de cette double confrontation et sont en pleine confiance. Pourtant, les hommes de Ferguson sont accrochés lors du match aller à domicile (3-3). Bryan Robson et un but contre son camp d’Hakan Sükürils avaient pourtant permis aux Anglais de mener 2-0 au bout d’un quart d’heure. Désormais, les Anglais doivent s’imposer en Turquie pour se qualifier…

« C’était l’enfer, jamais je n’y retournerai », « Anfield à côté, c’est un salon de thé », « Je n’ai jamais vu une ambiance pareille ». Ces propos sont signés respectivement Sir Alex Ferguson, Gary Pallister et Ryan Giggs. Le stade Ali-Sami Yen a parfaitement joué son rôle de 12ème homme. Totalement tétanisés par cette ambiance survoltée, les Anglais sont incapables de marquer et le match nul et vierge envoie United au tapis. Sans Mark Hugues, Eric Cantona semble perdu et se fait totalement manger par la défense stambouliote.

Cantona et les siens entrant dans un véritable volcan.

En fin de match, le Français se fait exclure et doit se faire escorter par le service d’ordre afin d’éviter un nouveau coup de sang de l’attaquant. Plus tard, dans sa biographie, le jeune Roy Keane écrit : Tout le monde ne désirait qu’une chose : déguerpir au plus vite. Tout le monde sauf Eric. Il était déterminé à ressortir pour choper un flic qui l’aurait frappé avec sa matraque. Il insistait, disait qu’il voulait « tuer ce connard », on a dû se mettre à plusieurs pour le retenir.  Du pur Cantona…

« Tout le monde ne désirait qu’une chose : déguerpir au plus vite. Tout le monde sauf Eric »

Par la suite, Cantona continue de performer. Quelques mois plus tôt, le Français avait claqué un doublé en finale de Cup face à Chelsea, permettant aux siens de réaliser un nouveau doublé Cup-Premier League en 1994. Il décroche au passage le titre de « Player of the Year ». Le joueur épanoui, les dirigeants satisfaits, une prolongation de contrat de 3 ans est même en discussion.

Face à Chelsea, le Français réalise un très bon match inscrivant deux buts sur penaltys.

Mais, le 25 janvier 1995, Eric « The King » refait parler de lui. Lors d’un match de Premier League à Crystal Palace, les hommes de Ferguson sont dans le dur (0-0). Hué par tous le supporters de Selhurst Park, le Français pète les plombs sur Matthews Simons, supporter de Palace et proche du National Front, un parti anglais d’extrême droite. Ce dernier lui lance « enculé de bâtard de Français ». Ni une ni deux, « The King » se retourne, court vers lui pour s’essuyer les crampons dessus et asséner deux coups de poing. Un high-kick plutôt médiocre diront les spécialistes d’arts martiaux… Conspué par tous le stade et accompagné vers la sortie par son gardien Peter Schmeichel, c’est la dernière fois que Cantona foule une pelouse de Premier League pour un bout de temps…

La sanction tombe quelques temps plus tard : 9 mois de suspension. Son club va aussi frapper en infligeant une amende de 10 800 livres, soit deux semaines de salaire. Et, juste après la décision de la Fédération anglaise de suspendre Cantona, ce dernier s’exprime face au média et s’apprête à écrire une nouvelle ligne de sa légende. Jugez plutôt :

Quelques années plus tard, Eric Cantona fait le tour des plateaux TV. Quand on lui demande ce que cette phrase signifie, la réponse est…surprenante. « Ces mots, ces lignes, ça ne veut rien dire. Pour moi, le sens n’était pas dans les mots. Le sens était dans la situation : mettre un miroir en face des journalistes. Et après cela, tout le monde essayait d’analyser les mots et j’adorais cela ! » « J’aurai pu dire le rideau est rose, je le vois rose, si toi tu le vois doré, c’est pas grave, on s’aime quand même ». Du pur Cantona dans le texte !

Cette affaire ne va pas affecter sa côte de popularité outre-Manche. Si nul n’est prophète en son pays, Cantona en est l’exemple le plus criant. Vu comme un joueur sanguin dans l’Hexagone, « The King » est idolâtré au pays de la Reine. Un sondage a même montré que les hommes de Manchester préféraient passer leurs vacances avec le Français qu’avec Cindy Crawford ou Claudia Schiffer ! Les maillots floqués Cantona rapportaient plus d’argent à Manchester United que la billetterie : ahurissant.

Ce col relevé était la marque de fabrique de l’ancien joueur de l’OM.
Crédits photos : Action Images

9 mois plus tard donc, Canto’ fait son retour à Old Trafford face à l’ennemi juré Liverpool. Résultat ? Un but, une passe décisive mais surtout une ambiance irréelle. Dans les travées du stade, les drapeaux Français ont remplacé les écharpes rouges et un tifo en l’honneur du numéro 7 est déployé.

Rarement un Français n’a été autant aimé outre-Manche.

Le Français poursuivra sa carrière encore deux ans et demi, avant de prendre sa retraite à 30 ans. Avec 5 titres de Premier League et 2 Cup, le Français est toujours le seul joueur à avoir accompli deux doublés Cup-Premier League tout en étant buteur lors de chaque finale de Cup. Idolâtré en Angleterre comme peu le sont. Preuve en est, il a été élu « Joueur du siècle » par les supporters des Red Devils !

Son caractère bien trempé et sa grande gueule ont sûrement freiné sa carrière en France, et s’il existe bien un pays où ces joueurs sont aimés, c’est l’Angleterre. Il n’aura jamais su briller en Equipe de France à cause de cela. 15ème meilleur buteur de l’Histoire des Bleus, le natif de Marseille n’a jamais eu les faveurs d’Henri Michel ou d’Aimé Jacquet.

Cantona, ce n’était pas seulement des coups de gueule et des coups de pieds. C’était aussi un attaquant charismatique aux accélérations tranchantes. Dribbleur à souhait, toujours au service de son équipe, le Français n’aura cependant jamais su porter les siens au sommet de la scène européenne. Soit, le désormais acteur aura réalisé un véritable one-man-show sur les pelouses françaises et anglaises pendant plus de dix ans. Pour notre plus grand plaisir.

Crédit photo : Daily Mirror
Matthieu Heyman

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