Cyclisme

Rencontre avec Axel Carion : fondateur et organisateur du championnat du monde d’ultracyclisme

« Le Chaman cycliste » , « Tortue Géniale », « Le Druide de l’ultra-distance » ou encore le « Cuisto de l’extrême » sont autant de surnoms loufoques mais révélateurs donnés à Axel Carion, l’un des plus grands explorateurs de la planète à vélo. Le Français est également le créateur et l’organisateur de la série BikingMan, championnat du monde d’ultracyclisme qui se déroule aux quatre coins du globe. Les Olympistes sont partis à sa rencontre.

Traverser l’Amérique du Sud et la plus longue chaîne de montagnes au monde à vélo ? Pas un souci pour Axel Carion, qui l’a déjà fait à deux reprises. Se retrouver nez à nez avec des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ou titiller les nuages à près de 6000 mètres d’altitude ? C’est la vie passionnante mais risquée que mène le natif de Chartres.

Lorsqu’il n’est pas en expédition, l’explorateur de 35 ans réside à le Cannet, dans les Alpes Maritimes. « J’ai voyagé aux Amériques, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et je maintiens que les Alpes-Maritimes font parties des plus beaux territoires de la planète. J’en suis tombé amoureux. Grâce au vélo, j’ai pris conscience de la qualité de vie et de la beauté de cet endroit : paysages maritimes, moyennes et hautes montagnes… C’est exceptionnel pour s’entraîner et explorer. Cela m’a même amené à devenir ambassadeur de la Côte d’Azur. »

Un repas et ça repart

Cadet d’une famille de sept enfants, rien ne prédestinait le diplômé en école de commerce à devenir l’un des aventuriers à vélo les plus reconnus de sa génération. C’est en 2011 à l’âge de 26 ans que le Cannettan décide de se lancer. « Pendant un dîner, des amis m’ont proposé un voyage de 1200 km en dix jours à travers la Slovaquie, l’Ukraine, la Roumanie et la Moldavie. Avec un vélo permettant d’être autonome. « Avant ce voyage, je n’avais jamais touché un vélo de ma vie. Autant dire qu’il s’agissait d’une sérieuse entrée en matière ! » (rires). Surtout avec une petite reine de 60 kg. Cette initiation « a bouleversé sa vision du monde. » Plus précisément aussi, son rapport aux autres, au risque, à la nature, à l’effort et à la souffrance.

Pendant plusieurs années, Axel Carion a renouvelé l’expérience avec ces mêmes compagnons jusqu’à « cet appel de l’aventure ». Car oui, il lui fallait quelque chose d’encore plus extrême. En effet, c’est en 2015 que le Chaman cycliste se lance dans une expédition de 240 jours en Amérique du Sud. « Je suis allé dans ma hutte, pour rester dans le champ sémantique du chaman. Provoquer et enclencher ma transformation était mon objectif. Je suis passé du cadre typique d’une PME au grand saut que de nombreuses personnes rêvent de faire. »

Axel Carion devant l’un des fabuleux paysages du Chili. Photo : BikingMan

Pourtant, Axel était bien installé depuis sept ans dans une entreprise chargée de développer les grands parcs solaires en France. Néanmoins, il voulait voir autre chose. Selon lui, nous disposons tous de cet appel. Quelque chose que l’on ne comprend pas. Mais on prend le risque d’écouter son instinct et son cœur pour mener un projet qui nous semble complètement aberrant.

« Le Pérou m’a transformé »

L’Amérique du Sud a « quelque chose de particulier« . La civilisation inca a laissé un héritage humain puissant aux peuples actuels. D’un point de vue géographique : des territoires immenses avec la plus longue chaîne de montagnes au monde (l’Aconcagua culmine à près 7000 m d’altitude). Le continent jouit d’une diversité de climat exceptionnelle. Il s’agit d’un endroit très difficile à explorer. Ce dernier regroupe des conditions très variées et difficiles comme la chaleur sèche et humide, des volcans en éruption, des déserts de sel… « C’est un continent de tous les challenges, tu dois être préparé à tout. »

Parmi ces nombreux voyages, un pays l’a particulièrement marqué : le Pérou. « Le rapport au mystique, aux astres, à l’instinct, à l’ensemble des choses irrationnelles provenant de la culture inca m’a fasciné. » Une population qui parvient à vivre sans la technologie dont dispose l’Occident mais qui est néanmoins capable de cultiver à 5000 mètres d’altitude. Ces peuples détiennent encore un rapport manuel avec leur environnement grâce à un échange de savoir. « Ils vivent dans le monde d’avant, mais ne sont pas pour autant plus malheureux. » L’aventure sur le territoire sud-américain lui a permis d’avoir un regard différent sur les choses. « Le fait de rencontrer des cultures radicalement opposées, souvent présentées comme arriérées, voir inférieures avec l’approche minimaliste de la bicyclette, permet d’en apprendre énormément sur eux. Quand tu reviens dans ton pays natal, tu portes un regard plus critique sur ton environnement.« 

Le Pérou : une terre inhospitalière mais remplie de merveilles. Photo : Gavin Kaps

L’ultracyclisme : un voyage introspectif

Les 240 jours passés en Amérique du Sud ont bouleversé sa vie. Il s’est « recentré sur les choses essentielles afin d’être plus heureux. » Par ailleurs, il n’hésite pas à pointer du doigt les lacunes de notre société. « De nos jours, nous recevons une abondance d’informations qu’il est impossible de traiter. Il devient très rare de se focaliser sur une seule activité. Un jour, j’ai donc décidé de partir pour 1000 heures de vélo, soit 8 à 9 heures de cyclisme par jour. » Trouver son chemin et un endroit pour dormir, se nourrir et éviter les situations périlleuses rythmaient son quotidien. C’est ainsi qu’il a vu sa capacité de concentration décupler. Comme il le dit si bien, l’exploration « c’est s’éveiller sur le monde et pas uniquement sur le monde des humains. Comme si tu sortais de la matrice et que tu rentrais avec le code. « 

Un regard lucide sur le monde actuel avec un mental aussi solide que son physique. Effectivement, quand tout va mal, une image lui apparaît spontanément. Une « ressource » qui ne lui était jamais parvenue avant de se lancer dans le sport extrême. Il s’agit d’une personne, une personne qui lui était chère. « Enfant, j’étais très proche de ma grand-mère. C’était l’incarnation de la bienveillance. J’utilise les souvenirs dont je me rappelle comme une boîte à outils. Sa grand-mère et d’autres personnes l’aident à se dépasser et à survivre. « Tu es à 5800 m d’altitude avec 60% d’oxygène en moins, rien à 100 km à la ronde, le cerveau à moitié éteint, tu peux attraper un œdème pulmonaire et mourir en l’espace de quelques secondes mais je refuse d’abandonner. Ces personnes là vont m’aider à me dépasser. »

A 5800 m d’altitude, l’oxygène se fait rare. Photo : BikingMan

Selon Axel, nous disposons tous de ces « atouts« . Mais nous n’en connaissons tout simplement pas le visage. La figure que nous pensons invoquer ne sera pas forcément celle qui apparaîtra quand nous serons au fond physiquement et psychologiquement. Pour les connaître, il faut s’exposer. « Je trouve cette expérience très intéressante car elle permet de te reconnecter sur des choses essentielles, mais surtout sur des personnes essentielles. » Le sport extrême est « l’oxygène » d’Axel. Il lui permet de « s’exposer pour se recentrer sur ce qui compte réellement » et sur l’essence même de ce qu’il est.

Une discipline en plein essor

Lorsque l’ultracyclisme a vu le jour il y a un siècle, la discipline a rapidement été associée à une pratique non compétitive. « Aujourd’hui l’ultracyclisme revient à la mode, j’y contribue avec les courses BikingMan. Il y a un réenchantement des gens avec l’exploit individuel. À mon sens, on passe aujourd’hui d’un marché sportif axé sur le collectif à une promotion de l’exploit individuel. L’individualisation de la société en est l’une des causes. » L’explorateur français ne cache pas les bienfaits du l’ultracyclisme. « Ce sport permet de changer son rapport au monde« . Mais aussi d’avoir un impact moindre sur l’environnement. « En utilisant ton corps, tu te rends comptes des choses extraordinaires que tu peux faire. » Axel ne cherche pas à faire du vélo pour se mettre à l’écart mais plutôt pour aller à la rencontre de personnes qui sont isolées.  » Ce sont les meilleurs souvenirs de mes voyages à vélo . »

Si certains pensent que parcourir de très longues distances à la seule force de ses mollets est un retour en arrière, il n’en n’est rien pour lui. « Cela permet de solliciter son corps qui est fait pour se dépenser. J’ai traversé deux fois l’Amérique du Sud. Non pas parce que je suis surhumain. Mais parce que j’ai fait resurgir cette ADN que nous avons tous et toutes. » Le développement croissant du BikingMan en est la preuve. Selon lui, il est important de rappeler ses facultés physiologiques que nous avons tendance à oublier à cause de la société de consommation et le progrès technologique qui « à terme, visent à nous immobiliser. »

Notre aventurier compte près de 100 nuits passées dehors, et quasiment autant chez l’habitant. Photo : BikingMan

2015, naissance du BikingMan

Au retour de ce « grand saut » et de ce premier voyage en Amérique du Sud, il décide de créer la série BikingMan. L’objectif : rassembler les cyclistes du monde entier sur l’un des territoires les plus exotiques de la planète. La première course, l’IncaDivide s’élance alors de Quito en Équateur jusqu’à Cusco au Pérou. Le parcours retrace l’un des plus beaux tronçon de sa traversée. « D’un point du vue topographique, géographique et culturel, il était très compliqué d’organiser la course. Autant dire que si cette compétition se déroulait bien, la suite promettait d’être plus simple. Brésil, Portugal, France, Corse, Oman, Laos, en cinq ans, la famille BikingMan a bien grandi. L’IncaDivide représente toujours le Graal des courses BikingMan. 1600 km et 38 000 m de dénivelé positif en moins de 14 jours, rien que ça.

Voir l’interview du vainqueur 2019.

Aujourd’hui, la chaudière de l’ultracyclisme essaye de vivre de sa passion. « Il s’agit d’un combat au quotidien pour convaincre des sponsors, pour organiser des courses, pour être médiatisé mais aussi pour s’entraîner. Ce sont beaucoup de sacrifices. Tu ne fais pas ça pour l’argent, mais pour un capital humain et une expérience humaine. » Axel Carion se veut ambassadeur du sport et du « voyage métabolique. » En effet, l’intérêt des courses BikingMan, c’est « utiliser sa propre énergie pour se déplacer. Grâce à cette énergie, tu apprends à te connaître et à repousser les limites que l’on s’impose et qu’on nous impose. La petite reine est pour cela, une technologie formidable. »

Le but est en effet de les « déconnecter de leur quotidien pour les plonger dans la survie et faire 1000 km en moins de 120 heures. Ils vivent un traumatisme au bon sens du terme. » Par le biais de cette épopée, Axel veut partager une aventure qui l’a transformée à jamais. « La plupart du temps, les participants viennent vivre une expérience pour changer de vie derrière. Ils ne le font pas pour la performance mais plutôt pour se prouver quelque chose. Ils ont besoin d’un prétexte. Écouter les histoires des participants et entendre que grâce à ça, ils ont changé leur quotidien… C’est une énorme satisfaction ».

BikingMan France : « Une des étoiles filantes de l’horizon »

La crise du Covid-19 a engendré un contexte d’incertitudes concernant les décisions gouvernementales. « Moi ça me va, quand je suis plongé dans le brouillard lors de mes expéditions, j’arrive toujours à m’en sortir. » Néanmoins, le championnat du monde d’ultra-cyclisme est selon Axel, promis à un avenir radieux. Avec le confinement, de nombreuses personnes ont décidé de revoir leurs priorités. « Avoir restreint leurs libertés et leurs capacités de mouvements provoque chez certains l’envie de vivre des aventures extrêmes, de s’exposer vraiment au risque ». Les participants pourront se tester sur une nouvelle course : le BikingMan France. 1000 km et 20 000 m de dénivelé positif seront au programme à partir du 21 juin 2021. L’annonce a remporté un franc succès. En moins de 96 heures, l’épreuve annonçait déjà complet.

Voir présentation de la course.

Mais attention, Axel « ne veut pas que cela devienne des événements de masse », limitant à 150 le nombre d’inscrits. « Il s’agit d’une expérience, pas d’un numéro de dossard. J’ai besoin de ce lien avec les participants. » Créé il y a à peine 5 ans, le BikingMan n’est pas près de crever !

Explorateur et ambassadeur de l’ONG « Pompiers Sans Frontières »

Lors de ses deux voyages en Amérique du Sud, l’aventurier français a dormi près de 26 nuits chez les « Bomberos ». « Il s’agit de la particularité des pompiers là-bas : ils accueillent toujours les voyageurs à vélo. » Puis, lors de son retour en 2016, il décide de lier BikingMan à l’ONG « Pompiers sans frontières ». Un an plus tard, une campagne de levée de fonds est organisée lors de la tentative du record du monde de la traversée à vélo du continent sud-américain. L’initiative pilotée par PSF a notamment permis de financer du matériel pour une caserne au Chili. La majorité de leur équipement sont issus des dons. « J’ai vu des casernes équipées d’un camion de pompier américain d’une cinquantaine d’années ! » Axel espère vivement une troisième expédition pour rencontrer à nouveau les pompiers qui l’ont chaleureusement accueilli.

Aujourd’hui, l’ultracycliste français vient tout juste d’établir le record de la GT 20 avec quatre autres coéquipiers. Un parcours de 592 km et 11 300 mètres de dénivelés positif entre Bastia et Bonifacio. 35 heures et 30 minutes de vélo non-stop, soit un peu plus que l’objectif annoncé qui était de terminer en dessous des 30 heures. Principalement la faute à un dérailleur défectueux au bout de 140 km.

Partis de la place Saint-Nicolas de Bastia vendredi à 20 heures, les cyclistes Axel Carion, Anthony Duriani, Romain Level, Xavier Massant et Fabian Burri ont rallié Bonifacio en 35 heures et 30 minutesUne bonne petite bière après 592 km pour rafraîchir les organismes. Photo : Axel Carion

À travers ces épopées, la chaudière de l’ultracyclisme prône la confrontation du corps au danger. « La vie est une prise de risque permanente. J’espère à mon échelle encourager les gens à tenter et à se rendre compte qu’ils sont capables de réaliser des choses formidables. La technologie idéale pour ça, c’est le vélo ! ».

Crédit Photo : BikingMan /David Styv /Gavin Kaps/Axel Carion
Adrien Leroux

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