Cyclisme

À la rencontre du vainqueur 2019 de l’IncaDivide : Sofiane Sehili

Depuis quelques années, l’ultra-cyclisme est en vogue. En effet, de nombreux cyclistes en quête d’aventures se réunissent dans le monde entier pour découvrir des paysages somptueux et surtout, dépasser leurs limites. Axel Carion est le fondateur des courses BikingMan. Ce dernier donne la possibilité aux athlètes amateurs de se défier au sein de courses comprises entre 850 et 1600 km, du Pérou jusqu’au Laos en passant par la Corse. Aucune assistance externe n’est autorisée. Originaire de Paris, Sofiane Sehili  a remporté en 2019 la plus prestigieuse des courses BikingMan : l’IncaDivide. Le Français de 38 ans est également un cyclotouriste aguerri puisqu’il a parcouru 16 000 km en 2017 pour rallier la Chine depuis Paris. Entretien.

Pourquoi se lancer dans les courses d’ultracyclisme et notamment les courses BikingMan ?  Quelles sont vos motivations ?

Je suis un compétiteur. J’ai découvert la possibilité de me mesurer aux autres dans une pratique où j’excelle. C’est l’occasion de donner le meilleur de moi-même, d’être le plus fort tout en prenant du plaisir. Je m’aligne constamment sur une course dans l’optique de gagner. Quand cela fonctionne, un sentiment de devoir accompli et d’accomplissement t’envahit ainsi qu’une exaltation que je ne trouve nulle part ailleurs. Ma troisième place au Tour Divide m’a apporté de la satisfaction, certes. Mais l’histoire ne faisait que commencer. Je voulais faire encore mieux. Lorsque j’ai commencé à gagner des courses, ma soif de victoire s’est intensifiée. Effectivement, c’est vraiment une sensation unique de triompher.

Quel est l’intérêt pour les coureurs d’une course sans assistance ?

Certains auraient recours à l’aide d’un particulier pour maximiser leurs chances. L’idée est donc de niveler le terrain pour que les participants aient les mêmes chances de remporter la course. Néanmoins, des inégalités persisteront toujours : une personne qui maîtrise la langue aura un avantage certain sur ceux qui ne la connaissent pas. Les athlètes disposant de sponsors ou de revenus plus avantageux peuvent se permettre de dormir à l’hôtel par exemple. Ce sont des paramètres qui échappent à l’organisation.

En 2016, vous devenez le premier français à accéder au podium du Tour Divide (4 418 km entre le Canada et le Nouveau-Mexique), vous classant également parmi les 10 coureurs les plus rapides de cette épreuve. Cela a dû être une énorme satisfaction pour votre première course d’ultracyclisme !

Complètement ! J’étais encore débutant dans cette discipline, mais j’avais tout de même beaucoup d’expérience avec le cyclotourisme. Cela m’a permis d’arriver avec de réelles ambitions.  Mais pendant la course, je me suis aperçu qu’il me restait encore beaucoup à apprendre. En effet, j’ai commis de nombreuses erreurs qui ont failli me coûter l’abandon. La course est longue : 16 jours pour ma part, avec une province canadienne et quatre États américains à traverser. En arrivant au Nouveau-Mexique, ma place sur le podium était loin d’être assurée. Terminer troisième pour ma première participation était forcément une grande joie.

En 2019, vous avez remporté au Pérou le Graal des courses BikingMan : l’Incadivide. 1650 km, 38 000 mètres de dénivelé positif et un col à près de 5000 mètres d’altitude. Racontez-nous !

De toutes les courses que j’ai pu faire, L’IncaDivide est probablement la plus belle. En termes de paysages, c’est vraiment incroyable. On trouve des panoramas uniques. Le Tour Divide était également très beau. Néanmoins, l’IncaDivide offrait chaque jour quelque chose d’extraordinaire. Notamment avec l’ascension de ce dernier col culminant à près de 5000 mètres d’altitude ! Tout cela dans un décor à couper le souffle. De plus, faire la course en tête a rendu l’expérience encore plus belle. Néanmoins, cela a été extrêmement difficile. Légèrement malade, je n’étais pas au top de ma forme en commençant la course. En effet, la deuxième nuit j’ai dû m’arrêter de pédaler ressentant une potentielle perte de connaissance.

Le Français à l’assaut des montagnes péruviennes.

Dans ce genre de situation, l’aspect mental est primordial. De même, le physique est également important dans la mesure où il doit permettre de ne pas se blesser. Il ne suffit pas d’être un monstre physiquement pour remporter ce type de course. Allier un physique permettant de pédaler sans discontinuer avec un mental aguerri me semble être la clef de la victoire.  De plus, le temps passé sur la selle est incontournable. Effectivement, rouler moins vite mais plus longtemps me semble être une bonne stratégie.

Sur 50 participants, 38 ont abandonné. Quelles en sont les principales raisons ?

Tout d’abord, de nombreux coureurs explosent quelques centaines de kilomètres après un début de course canon. Le départ de l’IncaDivide était typique, voire caricatural : plat et asphalté avec plusieurs cyclistes partis en trombe. Avec mon expérience, j’ai géré mon effort et les ai laissés partir. Puis, lors de la première ascension qui a durée toute la journée, j’ai récupéré tous ceux partis trop vite. Ensuite, l’altitude fait énormément de dégâts. Effectivement, tout le monde ne survit pas à des cols de plus de 4000 mètres d’altitude. Se sentant trop faibles, ils vont devoir vite redescendre. Indigestion, tourista… L’alimentation est également un facteur important d’abandon. Enfin, à l’image de toutes les courses non asphaltées, il y a évidemment des problèmes de matériel.

« Il est important d’acclimater son organisme au manque d’oxygène et son estomac à la cuisine locale»

Pour terminer une course comme l’IncaDivide, il faut être expérimenté et très bien préparé. On ne peut pas arriver au Pérou le jour de la course. Comme je l’ai fait en Colombie, il est important d’acclimater son organisme au manque d’oxygène et son estomac à la cuisine locale. De même, connaître quelques mots en espagnol peut être utile. Bien évidemment, il n’est pas aisé pour tous de consacrer autant de temps en amont de la course. Mais tous ceux qui ont terminé l’épreuve avaient fourni cet effort auparavant.

Sofiane Sehili triomphant à l’arrivée de l’IncaDivide.

Un an avant le sacre de Sofiane Sehili, retrouvez le film de l’IncaDivide 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=gTmNhpfOZjI

Comment se prépare-t-on physiquement et mentalement à ces efforts surhumains ?

Se préparer mentalement prend des années. Étant cyclotouriste et coursier à vélo, j’ai appris à ne jamais abandonner. Lorsque tu as prévu de rejoindre un lieu avant la tombée de la nuit, tu n’as pas le choix !  Personne ne viendra te chercher. Il faut se tenir uniquement au plan A. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il neige… Le métier de coursier à vélo lui, m’a appris à rouler par tous les temps. Plus on acquiert de l’expérience, plus on va banaliser certaines choses qui nous paraissaient complexes autrefois. Rouler de nuit par exemple.

« Lorsque je passe 22 heures sur 24 en selle, je sais comment mon corps réagit »

En ce qui concerne la préparation physique, ma profession m’entretient au quotidien. C’est un très bon entraînement. Mais l’une des spécificités de l’ultra-cyclisme, est qu’il est difficile de reproduire les conditions de course à l’entraînement. Il me semble peu efficace de s’entraîner sur 300, 400, 500 kilomètres. Selon moi, travailler de manière qualitative son endurance et sa pointe de vitesse sur 200 bornes est suffisant. Quand j’ai effectué ma première course, je m’étais préparé de façon très intensive. J’avais multiplié les très longue distances. Aujourd’hui, ma condition physique ne m’oblige plus à engranger autant de kilomètres. En effet, lorsque je passe 22 heures sur 24 en selle, je sais comment mon corps réagit. Avant une course, je dois surtout veiller à être bien musculairement et entretenir ma pointe de vitesse. En somme, une fois que l’on a acquit cette expérience, il n’y a pas de préparation spécifique.

Les milliers de kilomètres que vous avez parcourus en solitaire à travers divers pays et cultures ont dû profondément changer votre perception des choses. Quels bénéfices en tirez-vous ?

Tout d’abord, il faut rappeler que je suis un pur citadin. J’ai grandi dans une ville (Paris) où on se soucie assez peu d’autrui. Finalement, ce qui était hors de la ville m’étais assez peu familier. En partant voyager loin de la métropole, je me suis rendu compte à quel point les gens pouvaient être bienveillants. À chaque fois que j’ai rencontré une déconvenue, j’ai toujours trouvé quelqu’un pour me venir en aide. De plus, j’ai remarqué que l’immense majorité des personnes, notamment celles vivant dans les milieux les plus reculés, faisaient preuve d’humanité.

A l’image de cette somptueuse vue sur une mer de nuage au Kirghizistan, Sofiane Sehili a roulé dans les coins les plus reculés de la planète.

De mon côté, cela m’a appris à m’ouvrir davantage aux autres. J’avais besoin de redonner toute l’aide que j’avais pu recevoir. Maintenant, quand j’ai l’occasion d’aider quelqu’un je le fais naturellement. J’étais bien heureux que l’on vienne à mon secours quand j’en avais besoin ! J’ai appris à me soucier davantage de mon prochain. En voyageant dans des pays très pauvres, je me suis rendu compte à quel point nous sommes bien lotis et que nous faisons partie d’une petite classe de privilégiés. Nous n’avons pas à nous soucier de notre prochain repas ou bien de l’endroit où nous dormirons ce soir ! Me concernant, je n’ai jamais été quelqu’un vivant dans le superflu. Mais voyager à vélo nous apprend à nous contenter de peu. Effectivement, quand on passe trois ou quatre mois avec le même tee-shirt, on se rend compte que nous n’avons pas besoin d’en acheter douze par an !

Parmi vos voyages, auriez-vous un mauvais souvenir à nous raconter ?

C’était lors de mon premier voyage en Birmanie. Il faisait extrêmement chaud et j’ai commencé à faiblir. J’ai donc décidé d’aller m’allonger à l’ombre sous un arbre pour reprendre des forces. Mais ce que je n’avais pas vu, c’est qu’il y avait un buisson épineux sur le chemin ! Le temps de m’en apercevoir, j’avais déjà roulé dessus et je me suis retrouvé avec plusieurs épines dans mon pneu. De plus, il me restait que très peu de temps pour regagner ma destination. De ce fait, j’ai commencé à réparer, mais en raison de mon état, impossible de continuer.

En plus, les magasins de vélo ne doivent pas courir les rues…

En effet, il n’y en a pas. Mais la population locale se déplace beaucoup en scooter. On peut donc aisément trouver un réparateur capable de réparer des pneus de vélo. Par chance, j’ai réussi à en trouver un non loin de ma crevaison. N’ayant plus le courage, je l’ai laissé faire. Une fois la réparation terminée, je n’avais plus assez de temps pour rejoindre la prochaine ville qui disposait d’un hôtel accueillant les étrangers. Par conséquent, j’ai fait volte-face pour rejoindre la ville précédente. J’ai expliqué ma situation à la police et cette dernière m’a envoyé dans un restaurant le temps de trouver une solution. Mais ils m’ont totalement mené en bateau. Ils voulaient juste me garder à l’œil ! Je ne pouvais même pas dormir chez l’habitant, c’est interdit en Birmanie.

Après quelques heures passées dans une situation qui s’enlisait de plus en plus, j’ai décidé de repartir sur mon vélo. Je n’avais pas de plan, c’était surtout pour voir la réaction du gardien. Il s’est mis à me suivre et c’était tant mieux puisque que je n’avais pas de lumière. Effectivement, je n’avais pas prévu de rouler de nuit. J’espérais qu’il me suive le plus longtemps possible. Mais ce dernier s’est juste assuré que je me sois suffisamment éloigné de la ville pour faire demi-tour. Je me retrouvais donc sans lumière au milieu de la pampa en Birmanie. J’avais tout de même la chance d’avoir un hamac que j’ai dressé entre deux arbres. Enfin bref, pas la meilleure nuit de ma vie ! Mais à vélo, on accepte les désagréments en voyageant de manière authentique.

Après des centaines de kilomètres parcourus seul, on doit d’autant plus apprécier la présence d’autrui…

Oui totalement ! Quand on a été seul pendant 24 heures, on est super content de voir des personnes. Contrairement à Paris où cela est rarement le cas. Je me souviens de la fois où j’ai roulé au Nouveau-Mexique en 2014, dans le cadre de la Great Divide (Great Divide Mountain Bike Road). C’était vraiment le désert. J’avais roulé toute l’après-midi, le soir également avant de finir par camper. Il n’y avait personne. Le lendemain rebelote : toute la matinée sans voir la moindre trace de vie humaine. C’est l’une des raisons pour laquelle j’adore le off-road. De plus, le vélo permet d’aller où l’on veut quand on veut. Il n’y a aucune limite. La seule limite que l’on s’impose, c’est celle de rentrer.

Seul au monde.

Nous souhaitons bonne chance à Sofiane Sehili qui participera à la Three Peaks Bike Race le 25 juillet. Il s’agit d’une course sans assistance qui s’élancera de Vienne, passera par le célébrissime Mont Ventoux et terminera son itinéraire à Nice. Bonne route Sofiane !

Adrien Leroux
Crédit photo : Lian van Leeuwen, sofianeshl, BikingMan / IncaDivide,The Radavist
 

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