Football

Romain Molina, au cœur de l’horreur haïtienne

Voilà maintenant deux semaines que la fédération haïtienne de football est au cœur d’une affaire d’abus sexuels. En effet, le 30 avril, le quotidien britannique The Guardian publie un article mettant la lumière sur les maux d’une fédération gangrenée par la corruption et les viols. Romain Molina, un des trois journalistes à l’origine de cette enquête, a répondu à nos questions.

L’affaire

Yves Jean-Bart est le président de la fédération haïtienne depuis maintenant 20 ans, réélu à chaque fois sans réelle concurrence. Le seul opposant qui lui a fait face lors de ses 6 réélections se nomme Ernso Laurence. Mais ce dernier a avoué qu’on avait modifié son nom lorsqu’il était jeune, ce qui a profondément impacté son image. Jean-Bart s’est servi de cette affaire pour discréditer son adversaire et se faire réélire à maintes reprises.

Yves Jean-Bart ici au côté de Sepp Blatter.

Au sein du centre d’entraînement national des Croix-des-Bouquets, de nombreuses filles très pauvres s’entraînent. La plupart d’entre elles n’ont pas d’autres endroits pour vivre. Au sein d’un des vingt pays les plus pauvres du Monde, ce centre d’entraînement, financé en partie par la FIFA, semble être un eldorado pour de nombreuses fillettes.

Mais, en réalité, à l’intérieur, l’enfer règne. Les conditions de vie y sont terribles et les viols fréquents malgré les nombreuses subventions internationales. On parle d’une centaine de victimes, souvent mineures. Ces filles sont victimes de pressions et de chantages et sont forcées à avoir des relations sexuelles avec Yves Jean-Bart et d’autres membres de la fédération. De son côté, la Fédération haïtienne dément toutes ces accusations de chantage et d’agressions sexuelles et parle même d’un complot. Malgré les accusations de nombreux trafics, de corruptions et maintenant d’agressions sexuelles, Jean-Bart semble être bien installé au sommet du foot haïtien, sans être inquiété par la FIFA.

Romain Molina, auteur de cinq livres, est l’un des trois journalistes à l’origine de l’affaire haïtienne.

Comment est née cette enquête ? Qu’est-ce qui vous a mis la puce à l’oreille ?

Je me suis toujours intéressé au football haïtien. J’avais déjà interrogé des acteurs du football haïtien, comme des joueurs ou des membres de la diaspora sur leur aventure humaine. Je connaissais un peu le folklore autour de la fédération mais pas plus. Et puis, en janvier arrive l’affaire d’Ernso Laurence (voir ci-dessus). Jean-Bart est réélu pour un 6ème mandat alors que la FIFA autorise seulement 3 mandats maximum. Et après m’être intéressé un peu sur le sujet, on constate que la fédération haïtienne est sans aucun doute la fédération de football la plus criminelle du monde.

Comment avez-vous recueilli les témoignages ?

En terminant à 5 ou 6h du matin tous les soirs ! [rires] Plus sérieusement, il faut du temps, de la confiance, et avoir le cœur accroché. Ce sont des expériences traumatisantes. J’ai fait une vidéo sur le sujet en janvier qui est devenue assez virale à Haïti. Par la suite, je suis intervenu à la radio haïtienne. Cela a déclenché pas mal de choses, car les gens ont vu qu’il y avait de l’authenticité et que j’étais quelqu’un qui s’opposait à ces magouilles. Ils ont vu que quelqu’un était capable de se battre pour eux. Car malheureusement, là bas, beaucoup ne peuvent pas parler car c’est trop dangereux. Certains ont dû fuir car ils ont reçu des menaces de mort.

« La fédération haïtienne est sans aucun doute la fédération de football la plus criminelle du monde. »

Vous avez travaillé avec le Britannique Ed Aarons et l’Italien Alex Cizmic. Ce travail à distance n’a pas été un frein ?

Je connais un peu Alex Cizmic, un journaliste italo-bosnien indépendant, qui a fait un peu le lien avec le Guardian. A l’époque, le Guardian avait révélé l’affaire du président de la fédération afghane qui était tombé à cause de soupçons d’abus sexuels. Ensuite, nous nous sommes répartis les rôles mais comme je suis le seul à parler français, c’est moi qui me suis occupé de faire le lien avec les victimes et leurs familles et de monter le dossier avec la FIFPro (Fédération Internationale des Associations de Footballeurs Professionnels). Ces derniers ont transmis le dossier avec la FIFA et m’ont dit qu’ils pourraient s’occuper des bonus impayés. En gros, qu’il y ait des viols c’est pas grave, mais les bonus c’est important.

Ne pas avoir pu vous rendre sur place a-t-il été contraignant ?

Non, pas du tout sinon j’aurais mis tout le monde en danger. Là bas, des gamines sont menacées au téléphone par des chefs de gangs. Il y a une pression maximale sur ces joueuses et on atteint un niveau de criminalité inouïe, Le tout sous l’œil complice de la FIFA ! Je leur ai envoyé des mails pour les prévenir que des joueuses étaient menacées. Comment ces gens de la FIFA peuvent regarder leurs enfants dans les yeux alors qu’ils protègent des pédophiles ?

Le silence de la FIFA vous a-t-il surpris ?

Je pensais pas qu’ils allaient défendre des pédophiles quand-même…

Et dans le milieu du journalisme ?

Oui j’ai reçu des soutiens de la part de journalistes anglophones, du Pakistan, d’Amérique latine, du Canada, des Caraïbes, etc… Beaucoup m’ont proposé leur aide, leurs services, même des Allemands ou des Pakistanais ! Par contre, en France, personne ne m’a réellement proposé de l’aide comme ça a été le cas à l’étranger. Il n’y a pas un mec de mon pays, c’est normal ? Je suis Français, bordel…

« Comment ces gens de la FIFA peuvent regarder leurs enfants dans les yeux alors qu’ils protègent des pédophiles ? »

Pour faire mon enquête, j’ai essayé de passer par des gens du milieu, des anciens joueurs par exemple, ils se chient tous dessus. Pour leur salaire, oui, pour des gamines violées, personne. Parce que ça ne touche pas à notre business, on se mouille pas les mains ? Au final, l’affaire haïtienne est un reflet du monde du football : une omerta pas possible où tout le monde protège ses intérêts. Mais, heureusement, certains essayent de faire bouger les choses. J’ai le sentiment qu’à travers le football, l’être humain salope tout ce qu’il fait de beau. Le foot devient un cartel protégé politiquement où tout fonctionne par corruption.

Alors que j’enquête sur des criminels abusant de gamines, c’est moi qui suis jugé comme le coupable : je me fais insulter, menacer de mort, etc… Si ils veulent me choper ils me chopent. On vit une seule fois, c’est pour des causes.

La FIFA semble assez inerte face aux maux haïtiens.
Crédit photo : AFP PHOTO/SEBASTIEN BOZON

Vous avez évoqué dans votre vidéo l’éventuel soutien d’ONG comme l’UNICEF. Pensez-vous qu’ils soient réellement capables d’influencer le cours des choses ?

Aujourd’hui, la FIFA ne bouge pas alors que ça fait 10 jours que l’affaire a éclaté. Dans le cas de l’Afghanistan, il avait fallu seulement 48h pour avoir une réaction. Pourquoi ? Alors que dans les deux cas, l’affaire a éclaté de la même manière, avec un article dans le Guardian. A l’heure actuelle, la FIFA ne répond plus à mes mails alors qu’ils m’ont demandé de l’aide auparavant. Mais, dans le même temps, ils ont prévenu la fédération haïtienne qu’une enquête allait être ouverte, ce qui devait rester confidentiel. Cela veut dire qu’une personne à la FIFA protège des pédophiles. Quand on voit les conditions de vie dans ce camp, financé en partie par la FIFA on se demande où partent les subventions internationales…

Le centre d’entraînement à Croix-des-Bouquets, un enfer pour des dizaines de filles.
Crédit photo : @cxdesbouquettes

Vous êtes quelque peu forcé de vous mettre en avant dans cette affaire et de quitter la sphère traditionnelle d’influence des journalistes…

Je déteste la staraficiation des journalistes, je veux juste que justice soit faite. On est toujours inférieur à la cause que l’on défend. Normalement, des joueuses devraient récupérer ça mais il y a un silence absolue. Celles qui militent pour le droit des femmes, elles sont où là ? Elles veulent l’égalité salariale, mais est-ce plus important que des gamines violées ?

Une fille en particulier m’a donné une leçon de vie, elle a plus de cran et de courage que nous tous. La manière dont elle le prend, elle parle des leçons de la vie et m’a montré ce qu’est le courage. Si la FIFPro avait cette fille là au téléphone…

« L’affaire haïtienne est un reflet du monde du football : une omerta pas possible où tout le monde protège ses intérêts. »

La suite c’est quoi maintenant ?

Aujourd’hui, ce sont les Américains qui gèrent le dossier. En France, il n’y a personne. Personne n’est prêt à donner un coup de main. Ça montre pas mal de choses. D’un côté, beaucoup d’étrangers m’ont proposé leur aide, particulièrement les anglophones, de l’autre rien.

Crédit photo :  Alexandre Schneider/Getty Images
Matthieu Heyman

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