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Fabien Lefèvre (Colosse aux pieds d’argile) : « Là où il y a des enfants, il y a des affaires »

Colosse aux pieds d’argile est une association créée en 2013 par Sébastien Boueilh, ex-rugbyman abusé sexuellement entre 12 et 16 ans par un proche de sa famille. L’association a pour but la lutte contre la pédocriminalité et le bizutage en milieu sportif. Rencontre avec Fabien Lefèvre, responsable de l’antenne Centre-Val de Loire des Colosses.

Les Olympistes : Quels sont les moyens d’action dont dispose votre association ?

Fabien Lefèvre : Notre mission consiste principalement à sensibiliser l’opinion sur la question des violences sexuelles dans le sport. Cela passe par des interventions et de la documentation comme le guide des Colosses que nous avons mis en place, des quizz à distribuer aux enfants, des affiches à coller dans les vestiaires, etc. Nous agissons aussi sur la formation des éducateurs car c’est l’un des principaux problèmes dans les clubs aujourd’hui.

LO : Recevez-vous beaucoup de témoignages de victimes ?

FB : Oui. C’est tellement fréquent que je n’arriverais pas à vous donner de chiffre [l’association indique à ce jour avoir recueilli 3200 témoignages, ndlr]. Mais depuis que Sébastien Boueilh a fondé les Colosses, nous n’avons pas fait une seule conférence sans qu’une personne vienne à la fin nous raconter ce qu’elle a subi par le passé.

LO : Et quand ça arrive, quelles sont les solutions que vous pouvez apporter à ces personnes ?

FB : Il faut d’abord croire les victimes et les soutenir moralement, ce dont s’occupe notre psychologue salarié. Dans un second temps nous servons d’intermédiaire entre les victimes et les structures d’accompagnement et d’aide aux victimes. En cas de poursuite judiciaire, nous attendons encore la RUP (reconnaissance d’utilité publique) pour pouvoir éventuellement se constituer partie civile lors des procès.

LO : En février dernier, Sarah Abitbol publie le livre Un si long silence, dans lequel elle accuse son ancien entraîneur Gilles Beyer de viol, d’attouchements et de harcèlement sexuel entre 1990 et 1992 alors qu’elle était âgée entre 15 ans et 17 ans. L’ex patineuse cherche à briser le silence qui règne dans le patinage français, où de nombreuses personnes savaient mais où personne n’avait jamais rien dit. Pensez-vous que les fédérations aient leurs responsabilités dans cette omerta ?

FB : Sarah Abitbol était une sportive de haut niveau, mais c’est la même chose au niveau amateur, à partir du moment où des enfants sont en contacts directs avec des adultes. Pour moi il y a deux niveaux de responsabilité. Il y a d’abord les fédérations qui cultivent le tabou autour du sujet, pour les mêmes raisons que la société ignore ces problèmes. Et puis il y a des fédérations qui prennent le sujet à cœur, mais n’utilisent pas forcément les moyens nécessaires pour y remédier.

« J’ai été violée par mon entraîneur à 15 ans », déclare l’ancienne championne de patinage artistique. Son témoignage lance un vaste scandale au sein de la fédération française des sports de glace (FFSG), qui entraînera la démission de son président Didier Gailhaguet (remplacé par l’ex danseuse Nathalie Péchalat).

LO : Sarah Abitbol affirme aussi qu’elle se serait confiée au ministre des sports Jean-François Lamour, qui lui aurait répondu qu’il ne pouvait rien faire et dit aujourd’hui ne plus se souvenir de cet appel. Quelles solutions peuvent être apportées au niveau global pour mieux accompagner les victimes ?

FL : L’une des priorités est de filtrer les bénévoles dans les structures sportives. En région Centre-Val de Loire, on teste actuellement un système de filtrage de tous les encadrants non diplômés dans les clubs de football en contrôlant leur casier judiciaire B2, pour protéger les jeunes comme les éducateurs. Ceux qui possèdent des diplômes d’Etat sont déjà filtrés chaque année, mais pour les bénévoles on reste au stade d’expérimentation.

LO : Et pour prévenir les violences ? Qu’est-ce qui doit changer dans la relation des entraîneurs avec les jeunes sportifs ?

FL : On donne quelques conseils sur le fait de protéger les jeunes, ce qui fait que la Ligue Centre-Val de Loire demande maintenant qu’il n’y ait plus de bise entre les encadrants et les enfants. Si tout le monde était assez sensibilisé sur le sujet, ça serait plus simple bien sûr.

La ministre des sports Roxana Maracineanu affiche la lutte contre les violences sexuelles comme l’une des priorités de son mandat.

LO : En novembre 2018, Colosse aux pieds d’agile a présenté au Ministère des sports une proposition de loi visant à contrôler et filtrer les bénévoles du mouvement sportif. Pensez-vous que l’implication des politiques dans cette cause soit aujourd’hui satisfaisante ?

FL : Je peux vous répondre à moindre échelle. En Centre – Val de Loire, par exemple, ils ont nommé un responsable éthique et citoyenneté, ce qui permet d’exercer un certain contrôle sur les fédérations. Quand il y a des affaires, de nombreux acteurs peuvent être démunis si les fédérations ne s’investissent pas assez dans cette lutte. Le manque de moyens n’est pas une excuse.

LO : Quelle est la réaction des fédérations et des directions régionales face à votre combat ?

FL : Nous sommes invités à de nombreuses conférences. Cela dépend des fédérations, mais en général elles sont plutôt à notre écoute. Après il faut que les actes suivent.

Les Colosses sont associés à de nombreuses fédérations qui s’engagent à respecter certaines mesures, et sont aussi parrainés par plusieurs sportifs de haut niveau.

LO : Comment voyez-vous le mouvement actuel de bousculements dans le sport français et la médiatisation qui en est faite ?

FL : C’est plutôt bien qu’on parle de nous. En 2018, il y avait déjà eu une prise de conscience dans ce genre après la diffusion d’un reportage d’Envoyé Spécial. Ce qu’on a appris là, on est pas surpris et ça ne change pas grand-chose. On est plutôt contents mais notre message malgré tout : « Attention, là où il y a des enfants il y a des affaires ».

LO : Vous luttez aussi contre le bizutage. En quoi est-ce un problème aujourd’hui ?

FL : Certains actes de bizutage dans les milieux sportifs et éducatifs peuvent être considérés comme des violences sexuelles. Il faut prendre conscience de la gravité ce genre de pratiques. Sébastien Boueilh raconte par exemple qu’un des « jeux » auquel il a été confronté consistait à courir nu dans l’allée du bus. Même si un acte est considéré comme drôle par une personne, il peut détruire la personne qui le subit. Nous connaissons des exemples concrets de traumatismes, de tentatives de suicide. Les jeunes doivent être sensibilisés à cette question.

LO : Qu’est-ce que vous diriez à un jeune témoin ou victime d’une agression sexuelle en milieu sportif ?

FL : Qu’il faut en parler. Il existe un numéro vert au niveau national [le 119, « Allô enfance en danger »] et nous avons aussi un numéro de téléphone [voir plus bas]. Du côté des clubs nous avons donné 12 commandements pour protéger les jeunes mais aussi les encadrants parce que parfois on peut être sujet à de fausses rumeurs : il faut éviter de déclencher un tribunal populaire.

LO : Lorsque vous recevez un témoignage, encouragez-vous la victime à porter plainte ?

FL : Ca dépend. Si la victime est mineure, tout citoyen a l’obligation de le signaler. On fait notamment appel au CRIP (Cellule de Recueillement des Informations préoccupantes) départemental le plus proche pour adresser une plainte. Si c’est une victime majeure, on la laisse toujours choisir si elle souhaite entamer une action en justice ou non. On peut aussi faire appel au procureur ou à la DDCS (Direction départementale de la Cohésion sociale).

LO : Quels sont les objectifs des Colosses pour le futur ?

FL : Un de nos objectifs est de créer des semaines de résilience pour les victimes de violences autour d’une thérapie psychologique et sportive. Sinon on cherche toujours à développer de nouveaux partenariats avec les fédérations, clubs et districts départementaux. Et plus globalement, on aimerait avoir un peu plus d’antennes pour diffuser notre message partout en France [en plus des antennes Centre-Val de Loire, les Colosses sont présents en Occitanie et en Ile-de-France, et prévoient de s’implanter en Bretagne, Grand-Est, Auvergne-Rhône-Alpes et dans le Grand Est].

Rappelons qu’en Europe, 1 enfant sur 5 est victime de violences sexuelles. Selon une enquête de Disclose réalisée en 2019 en partenariat avec L’Equipe, sur 77 affaires de harcèlement sexuel dans les clubs, 59 se sont traduites par le maintien en poste des personnes accusées et 36 par une récidive de l’agresseur.

  • Pour contacter les Colosses :

Par téléphone au 07 50 85 47 10 ou au 05 58 97 85 23

Mail : colosseauxpiedsd’argile@gmail.com

Adresse : 39 avenue de la Liberté – 40 990 Saint Paul lès Dax

Page Facebook de l’association

Le pack des Colosses expliqué par Sébastien Boueilh 

Le colosse aux pieds d’argile – Sébastien Boueilh (Michel Lafon, 2020, 17,95 €)

Un si long silence – Sarah Abitbol (2020, Plon, 17€)

 

Crédits photo: Colosse aux pieds d’argile
Vincent Marcelin

(1 commentaire)

  1. Merci article très éclairant sur un sujet important, le sport est un élément important du développement de le jeunesse il ne faut plus laisser faire ces deviences

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