Football

The English Game : la naissance du football moderne

En ces temps de confinement, tous les comptes Netflix chauffent y compris celui des Olympistes. Puisqu’il faut bien combler l’absence de sport sur nos écrans, nous avons regardé pour vous The English Game. Six épisodes aux accents « british » retracent la naissance du football professionnel dans l’Angleterre du XIXe siècle. Une histoire compliquée qui a vu deux visions du football s’opposer, chacune portée par deux mondes antagonistes. Comment ce rapport de force a-t-il donné vie au sport qui rythme la notre ? Explications. 

Avertissement : l’analyse qui suit contient des spoilers.

L’ambition de Julian Fellowes, le créateur de la série, est immense. Le réalisateur de Downton Abbey s’attaque à l’histoire d’un sport qui aujourd’hui passionne des milliards de fans. Le football est né dans l’Angleterre du XIXe siècle, clivée entre une « haute société » hostile à un monde ouvrier. Le football, malgré sa dimension sportive, n’échappe pas aux problématiques de son temps. Encore aujourd’hui, il est le « miroir de la société ». De ce fait, on ne peut concevoir ses débuts sans la lumière de la lutte des classes qui anime la société anglaise de l’époque. La pratique du sport qui nous manque tous à l’heure où on parle n’est pas innée. C’est un acquis. The English Game montre comment les rapports de force sociaux influencent le football, et comment son histoire aurait pu être bien différente.

La naissance du football professionnel

En 1879, le patron d’une usine de coton de la ville de Darwen dans le Lancashire, James Walsh (Craig Parkinson), recrute Jimmy Love (James Harkness) et Fergus Suter (Kevin guthrie) pour renforcer son équipe. Le terme « recruter » prend ici tout son sens car Walsh les paie pour jouer, ce qui est à l’époque inédit et même interdit. En effet, la règle est la suivante : « Aucun membre ne recevra de rémunération d’aucune sorte au-delà de ses frais de voyage et d’hôtel et une compensation pour son salaire perdu parce qu’il a participé à un match« .

Fergus Suter et Jimmy Love sous le maillot de Darwen – Crédit : Netflix

Cependant, Walsh renforce son équipe en vue du quart de finale contre les Old Etonians, une équipe qui réunit l’élite sociale de la société anglaise. Par-dessus tout, une équipe qui réunit les membres du Conseil de la Fédération, les mêmes joueurs qui ont établit la règle citée plus haut. Malgré la rumeur, le quart de finale se joue faute de preuve.

Darwen se fait atomiser, 5-1 pour les Etonians à la mi-temps. Leur capitaine Arthur Kinnaird (Edward Holcroft) est inarrêtable. C’était sans compter le génie tactique de Suter, grâce auquel Darwen réalise une remontada historique. Jamais aucune équipe ouvrière n’avait atteint les quarts de finale de la FA Cup. Quand Darwen égalise à 5-5 en toute fin de match, ils prennent l’ascendant. Prolongations ? Et bien non. Les règles disposent que les prolongations doivent être discutées avant la rencontre. Ces mêmes règles que les Etonians ont édicté, qu’ils veillent à faire respecter sans manquer de les tourner à leur avantage.

Par conséquent, les ouvriers de Darwen devront refaire le déplacement à Londres pour jouer un match retour, une dépense considérable pour une usine en difficulté. Injuste me direz-vous. L’injustice pour Francis Marindin (Daniel Ings), joueur des Etonians et Président de la Fédération Anglaise (FA), réside dans le fait que Suter et Love soient payés pour jouer. Au match retour, perturbé par une grève qui a secoué l’usine suite à une baisse des salaires, Darwen n’étaient même pas sûr de disputer la rencontre. Cette fois-ci, les Etonians, mené par leur capitaine Arthur Kinnaird, sont prévenus et le suspense sera de courte durée. 6-2 score final pour les Etonians. Darwen est éliminé.

Football et lutte des classes

Le football est né avec son époque. Avant 1879, il est surtout l’apanage de l’élite sociale qui en a crée les règles. Cette même élite qui possède le capital et cultive le luxe. Par exemple, Arthur Kinnaird est l’héritier de la banque qui investit dans l’usine de Walsh, où travaille toute l’équipe de Darwen. De l’autre côté, les ouvriers travaillent dur pour subvenir aux besoins de leur famille. Face à ces conditions de vie, le football est une échappatoire non seulement pour eux, mais pour toute leur ville. Il leur permet de vivre des émotions dont ils sont habituellement privés. C’est pourquoi, lorsque Darwen tient tête aux Etonians, la ferveur populaire se déchaîne. Toute la ville idolâtre ses héros à leur retour malgré la défaite. Des héros ne prenant d’abord pas la mesure des responsabilités qui leur incombent.

L’année suivante, une nouvelle baisse des salaires déclenche une grève d’une violence extrême à Darwen. En colère contre son patron, Tommy Marshall (Gerard Kearns), joueur le plus important de Darwen avant l’arrivée de Suter, refuse de jouer le huitième de finale contre le rival Blackburn. L’équipe, exceptés Suter et Love, se met aussi en grève. Suter considère que l’équipe doit jouer pour ses supporters, que le football est à dissocier de l’usine. Mais « ce n’est que du football » réplique Marshall. La conscience ouvrière prend donc le pas sur tout le reste. Ainsi, condition ouvrière et football ne font qu’un. Ce n’est que progressivement dans la série qu’une conscience footballistique, ici incarnée par Suter, émerge.

Le football, loin d’être réservé à tous – Crédit : Netflix

Le football est alors le théâtre d’une lutte des classes. D’une part, une élite sociale qui prône un sport amateur, éloigné de l’argent pour en préserver les valeurs. Leurs valeurs, c’est-à-dire celles des « gentlemen ». Derrière ce discours moralisateur, il y a surtout la volonté de garder la mainmise sur un jeu qu’ils ont créé. Ils refusent que les ouvriers qui travaillent dans leurs usines ne leur grignotent une part du gâteau. C’est pourquoi  à l’image du quart de finale Old Etonians-Darwen, ils utilisent les règles à leurs avantages, pour garder les ouvriers à l’écart de leur joyau.

D’autre part, les ouvriers militent pour l’autorisation du professionnalisme, moins pour gagner la Cup que pour assurer une certaine équité. Les ouvriers passent leurs journées à l’usine, pour faire vivre leurs familles. Dès lors, ils n’ont ni le temps de se reposer, ni de bien manger, ni même de s’entraîner à la différence des « gentlemen ». Leur permettre de vivre du football, c’est leur permettre simplement d’y jouer.

L’industrie du football

Professionnalisme, publicités dans les stades, fabrication à grande échelle de maillots, système d’abonnement… les patrons d’usine investissent de lourdes sommes dans le football pour le rendre plus compétitif. Un constat d’Arthur Kinnaird en personne, de suite contredit par Marindin. Le football est un jeu, et non une industrie. Toutefois, Marindin peine à masquer sa crainte. Le football du monde ouvrier se développe à grande vitesse et rassemble toujours plus de monde.

L’introduction d’argent dans le football n’est cependant pas sans dommage. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Fergus Suter cède aux sirènes de Cartwright (Ben Batt), propriétaire de Blackburn, qui lui propose plus d’argent que Walsh. L’équipe et la ville de Darwen vivent cela comme une trahison, d’autant que Blackburn est sorti victorieux du huitième de finale. « Mercenaire » diront-ils. Le professionnalisme étant toujours interdit, Cartwright s’assure du silence de Walsh en lui versant 100 livres pour le transfert de Suter. Un match d’exhibition entre Blackburn et Darwen dont les gains seront partagés aura aussi lieu.

Une rencontre qui tourne à la boucherie. Les coups et les tacles à la gorge se multiplient jusqu’à ce que Marshall détruise le genou et la carrière de Jimmy Love, qui a suivi Suter à Blackburn. Une bagarre générale se déclenche, entre supporters de chaque côté, sous les yeux de Marindin.

Un vrai débat se lance ici. Toujours d’actualité, la question de savoir si l’argent pervertit le football oppose les deux camps. La série propose en tout cas des arguments qui défendent les deux points de vue. Le spectateur est alors à même de se faire un avis sur la question. Contrairement à ce que l’on peut penser, la série ne prend pas parti en faveur du monde ouvrier, elle donne à réfléchir sur le football, sa pratique et son histoire.

Arthur Kinnaird à la rescousse du jeu

Après cet épisode, Marindin encourage ses coéquipiers et membres du conseil de la fédération à entreprendre l’exclusion de Darwen et Blackburn. Dans les journaux, les deux équipes apparaissent tels des sauvages qui nuisent à l’image du sport. La fracture entre le Nord et le Sud, entre élite et ouvriers, s’agrandit toujours plus. Les coéquipiers de Suter arrivent en finale contre les Etonians lorsque la Fédération annonce que Blackburn et Darwen sont exclues de la FA Cup. Kinnaird, contre cette décision, se met son équipe à dos.

Du côté ouvrier, l’unité devient nécessaire face à ceux qui eux font front commun pour les exclure. La lutte des classes bat son plein. Walsh et Cartwright dépassent leurs désaccords afin de réintroduire Blackburn dans la compétition. Un point les rassemble : une victoire d’une équipe ouvrière en FA Cup ferait avancer leur cause tant sur le plan du football que sur la condition ouvrière. Elle serait une revanche pour tous ces ouvriers qui souffrent dans les usines. Ce n’est pas une équipe qui est sur le terrain, c’est tout un peuple.

Blackburn fait appel. Suter, en bon capitaine, représente l’équipe devant le conseil de la fédération, accompagné de Walsh et Cartwright. Le débat vire sur le professionnalisme. Suter défend moins sa cause et celle de son équipe que la cause du football. Ainsi, il admet être payé pour jouer mais met en avant la nécessité de pouvoir vivre du football. Immédiatement, Marindin applique la règle et confirme l’exclusion. Devenu Président de la fédération du Lancashire, Walsh annonce alors que plusieurs fédérations du Nord quittent la Fédération anglaise pour créer la leur. Marindin rit moins lorsque Kinnaird annonce qu’il serait prêt à devenir leur président. Face au danger que cette nouvelle fédération ne marginalise la leur, le Conseil annonce la réintroduction de Blackburn. La finale de la FA Cup se jouera donc.

Arthur Kinnaird préoccupé même après une victoire – Crédit : Netflix

Le rôle d’Arthur Kinnaird est clé. Sa confrontation avec la difficulté du monde ouvrier efface les préjugés qu’il tient de sa classe. Il est le seul à comprendre que marginaliser les équipes ouvrières mènerait à terme à la mort du football tel qu’il a été créé. Il n’y plus aucun enjeu dès lors que la coupe est promise chaque année aux Etonians, ce que souhaite Marindin et consorts. Or, il ne se rallie pas non plus à la cause des ouvriers. Il fait comprendre aux deux parties que le débat autour d’une seule règle remet le football au second plan.

Avant que Suter ne défende la cause de Blackburn face au conseil, Kinnaird l’invite à discuter en privé. Plutôt que de prendre parti, il défend que ses coéquipiers aiment le football autant que lui. Il fait office de médiateur et use de son statut de capitaine des Etonians pour que la décision finale ne nuise pas au football. Tel qu’il le conçoit, c’est la compétition qui rend le football si beau. La préserver est sa seule préoccupation, d’où son souhait de maintenir la finale.

La discussion prend d’abord une tournure de débat, qui s’achève lorsqu’ils se remémorent leurs meilleurs souvenirs sur le terrain. Ces souvenirs sont ceux des matchs serrés et des buts dans les derniers instants. Ils deviennent complices, preuve que le football réunit au-delà des origines sociales. En aucun cas ces origines ne doivent guider l’esprit du football, car rien ni personne ne peut s’en déclarer le maître. « On a inventé les règles du jeu, mais le football ne nous appartient pas » déclare-t-il à Marindin.

La rivalité Kinnaird-Suter structure le déroulement de l’intrigue. En revanche, si au début cette rivalité est remplie d’animosité, de méfiance voire de haine, elle s’achève sous le signe du fair-play. Chacun capitaine de leur équipe, qui des deux soulèvera la coupe ?

Fergus Suter et Arthur Kinnaird au duel – Crédit : Netflix

Ce qu’on aurait aimé

Bien plus que du football, The English Game réalise un portrait de la société anglaise de la fin du XIXe siècle. Les représentations sociales, les conflits, les conceptions du football… quid du sport en lui-même et de la tactique ? L’arrivée de Suter à Darwen transforme l’équipe. Sa science du football permet à tous ses coéquipiers de progresser et de faire jeu égal avec les Etonians. Pourtant, il est regrettable qu’aussi peu de place ait été consacrée aux réflexions tactiques après les deux premiers épisodes.

À la mi-temps du premier quart de finale, à 5-1, Suter met en place un système où ce sont les joueurs qui doivent se déplacer pour récupérer un ballon qui circule. Un véritable jeu collectif s’installe où le ballon détermine les déplacements des joueurs, et non l’inverse. La seule tactique qui semblait prévaloir auparavant est aux antipodes : un porteur de balle avance tandis que ses coéquipiers empêchent qu’on l’atteigne en ne manquant pas d’asséner quelques coups. Une tactique qui repose sur les exploits individuels. Suter le transforme en sport d’équipe.

Mais cette révolution n’est que trop peu exploitée. Par conséquent, le personnage joué par Kevin Guthrie en pâtit. Arthur Kinnaird n’est plus le même à la fin de la série. Sa transformation est passionnante, sublimé la performance d’Edward Holcroft. Quant à Suter, il n’évolue pas si bien qu’il est difficile d’appréhender sa centralité dans l’histoire. On comprend qu’il révolutionne le jeu, qu’il est le meilleur joueur du pays, mais difficile d’analyser réellement pourquoi. La faute aussi au peu de scènes accordées aux matchs au profit du développement des intrigues personnelles. Par exemple, la demi-finale de Blackburn est passée sous silence.

Une incohérence historique à souligner : Fergus Suter a bien été le premier joueur professionnel de l’histoire, mais il n’a pas été le capitaine de la première équipe ouvrière qui a remporté la FA Cup. Une confusion entre Blackburn Rovers, club de Suter, et le Blackburn Olympic, vainqueur de la Cup en 1883, qui vient fausser le dénouement de la série. Suter a bien joué une finale de FA Cup en 1882, mais que Blackburn Rovers a perdu face aux Old Etonians (0-1).

Néanmoins, The English Game demeure une série intéressante pour tout fan de football. Comprendre comment le sport est né, quelles versions il en a existé, comment une version a pris le pas sur l’autre est toujours éclairant pour comprendre son état actuel. En effet, les débats soulevés sont toujours pertinents dans l’analyse des rapports de force entre les acteurs du football d’aujourd’hui. Même si deux siècles ont passé, ces six épisodes témoignent des convergences entre les luttes d’hier et d’aujourd’hui. Les enjeux changent, mais les structures restent.

Crédits photo : Netflix
Eliot Haury

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